La grève du lait en questions
Des réunions de producteurs de lait ont lieu actuellement dans la région. Elles ont pour sujet principal la grève du lait. Ce qu’en pense Jean Turmel, président de la section lait de la FRSEA Basse Normandie.
La grève du lait n’est pas la solution
La grève du lait est une idée qui semble faire son chemin en dehors de structures syndicales. La FRSEA s’y intéresse-telle ?
Il ne faut pas être naïf. Vu les soutiens à peine voilés dont elle bénéficie, je ne pense pas que cette idée se transmette en dehors des structures syndicales. Pour moi c’est clair, il y a une réelle volonté de la Coordination Rurale de mettre à mal le syndicalisme majoritaire représenté par la FNPL et les FDSEA. Sur l’idée elle-même de grève du lait, nous y avons réfléchi bien entendu. Et nous n’avons pas attendu de subir une baisse de 95 €/1000l pour cela. Si nous ne soutenons pas cette idée, c’est parce que, à l’analyse, elle n’amènera rien de bon pour les producteurs.
Pourtant, au prix historiquement bas auquel le lait est payé, ils n’ont pas grand chose à perdre, les producteurs…
Ce n’est pas un niveau si historique cela. Il a été plus bas en 2006 mais avec un autre niveau de charges. Ce qu’il faut comprendre, c’est que grève des livraisons ne veut pas dire arrêt de la production, cela veut dire qu’on se passe des recettes mais que toutes les charges continuent à courir : élevage, alimentation, remboursements. Et je n’oublie pas les familles qu’il faut faire vivre. Sans garantie d’une issue favorable, je ne suis pas prêt à dire aux producteurs de se passer de revenu.
Vous ne pensez pas qu’il faudrait resserrer les quotas ?
Je ne veux pas mentir aux gens. La commission européenne n’est pas seule. Elle est soutenue par des Etats membres pour maintenir la décision de supprimer les quotas. Une certaine maîtrise, c’est possible et nous y travaillons. Mais l’époque de l’ajustement strict des quotas à la demande du marché est révolue, c’est désormais une utopie. Je remarque d’ailleurs que ceux qui nous demandent une maîtrise stricte de la production nous demandaient plus de prêts de quotas et la dépénalisation des dépassements il y a un an et demi. Cet afflux de lait du printemps dernier est aussi une des causes du déséquilibre actuel.
Que vont devenir les stocks constitués il y a un an ?
Ils reviendront sur le marché quand les cours se redresseront. Il suffit de faire une bonne grève, cela arrangerait bien les entreprises : plus d’excédent à traiter, écoulement des stocks… Et les producteurs dans tout cela ?
Pourtant, assécher le marché, c’est aussi un moyen de sensibiliser le consommateur s’il y avait une pénurie de lait, non ?
C’est surtout le prétexte que la distribution attend pour s’approvisionner à l’étranger, là où le prix est plus bas qu’en France, c’est-à-dire presque partout en Europe. Si on veut créer un courant d’importation, on n’a qu’à s’arrêter de produire. Mais quand les marchés seront perdus, comment les promoteurs de la grève s’y prendront-ils pour les reconquérir ?
Vous semblez décidément sceptique sur cette action.
Des actions syndicales, nous en avons fait d’autres. Et nous n’avons pas l’intention de nous arrêter. Nous avons un peu d’expérience. Par exemple, nous avons souvent bloqué les entreprises laitières. Et que se passe-t-il ? Ce sont les producteurs qui ne sont pas collectés qui demandent aux manifestants de lever l’action. En un mot, on divise les producteurs. Dans le cas d’une grève « volontaire », vous croyez sérieusement que des producteurs vont délibérément jeter leur production quand leurs voisins seront collectés ? Les seuls vrais vainqueurs de cette division des producteurs, ce seront les entreprises laitières et les pouvoirs publics.
Mais les allemands l’ont fait l’an passé. Il semblerait qu’ils soient prêts à recommencer…
En stoppant les livraisons, les producteurs allemands ont rompu leur contrat avec leurs entreprises. Ils sont sous le coup d’une telle amende en cas de récidive que je ne pense pas qu’ils recommencent. Quant aux résultats, les voilà : 30 % de lait jeté en mai 2008, une augmentation des prix de 3 € en juin et 6 € en juillet. Depuis, le prix baisse. Il est de 221 €/1000l pour le mois de mai.
La FRSEA n’est donc pas solidaire des producteurs ?
Nous sommes producteurs nous-mêmes. Nous ne sommes pas solidaires de cette action. Ce n’est pas notre manière de faire du syndicalisme. Mais encore une fois, ce n’est pas qu’une question de concurrence syndicale pour nous, nous avons réfléchi à la question. Nous en avons conclu qu’encourager les producteurs dans cette voie, c’est les conduire dans un mur. Nous n’avons pas l’habitude de mentir aux gens ou de les faire rêver. Maintenant, si la grève se met en place, nous n’empêcheront personne de s’y joindre, chacun assumera sa part de responsabilité.
Propos recueillis par Joël Rébillard